Palais Bourbon – Salle Colbert – 28 novembre 2013

Je mène depuis quelques années des recherches sur la psychologie de la consommation alimentaire, par le biais entre autres de  recherches en marketing social. Ce dernier consiste en l’application des techniques traditionnelles de marketing à la promotion d’idées sociales, comme des stratégies de prévention, par exemple.

Plusieurs évaluations des politiques de prévention montrent que sont efficaces celles qui se rapprochent le plus des stratégies de marketing traditionnelles. D’où l’intérêt d’utiliser une approche de marketing social qui va aussi permettre de cibler les populations les plus concernées par la question étudiée.

Je pense que pour construire une vraie politique de prévention des maladies métaboliques et cardiovasculaires, il est important de s’intéresser à l’efficacité des politiques de prévention.

Je vais vous présenter deux études, la première cible l’utilisation d’arguments santé et la deuxième cible les messages sanitaires placés sur les publicités alimentaires.

La première est un projet qui a reçu le soutien de la Fondation Pfizer pour la santé de l’enfant et de l’adolescent, et qui a été mené en partenariat avec mes collègues de l’université de Grenoble. La question que nous nous sommes posée consistait à savoir si, auprès des adolescents, l’argument santé était efficace pour changer les comportements alimentaires. Nous avons choisi un groupe d’âge parce qu’il faut être spécifique pour la validité des réponses.

Le contexte de cette recherche est celui de l’évolution de l’obésité ou du surpoids. Même si cela se stabilise aujourd’hui en France avec les nuances que Thibault de Saint Pol a présentées, nous avons vu que les principales causes sont liées à la hausse de la consommation d’aliments riches en matières grasses et en sucres, et à la réduction de l’activité physique. Ce sont donc des questions liées aux habitudes.

Les campagnes actuelles de prévention de l’obésité utilisent surtout l’argument santé : deux ou trois fruits par jour, c’est essentiel pour la santé ; la santé vient en mangeant… entre autres. Mais pour des adolescents, l’argument santé sera-t-il vraiment le plus efficace ? Il est important de s’intéresser à l’obésité chez les adolescents, quand des études montrent que 50 à 70 % des adolescents obèses le resteront toute leur vie. C’est à ce moment aussi qu’ils se créent un certain nombre d’habitudes alimentaires.

Comment avons-nous procédé dans cette étude ? Nous nous sommes intéressés à d’autres études réalisées dans le cadre de la prévention antitabac. Elles avaient été publiées en marketing social et en psychologie et montraient que les adolescents sont peu touchés par les problèmes de santé. Les recherches sur les campagnes antitabac, qui classiquement vont utiliser l’argument santé, montrent que ce message ne va pas dissuader les adolescents. D’ailleurs, cela va même dans certains cas créer une image positive de la cigarette, qui apparaîtra comme un fruit défendu auquel on veut à tout prix goûter.

Ces recherches montrent aussi que ce sont les messages centrés sur les risques sociaux de la cigarette, désapprobation du groupe si on fume, par exemple, qui seront les plus efficaces pour empêcher les adolescents de fumer.

Nous avons complété cette revue de la littérature avec une recherche qualitative, et les résultats ont montré que les préoccupations les plus importantes des adolescents concernant l’obésité étaient liées aux risques sociaux. Etre en surpoids a des conséquences sociales négatives pour les adolescents : le regard des autres, les moqueries dans la cour de récréation, la peur d’être isolé. C’est central pour eux.

On aime peu parler des risques sociaux de l’obésité, mais ils existent concrètement. C’est ce qui est ressorti de notre recherche auprès des adolescents. Nous avons souhaité comparer les conséquences sociales de l’obésité avec les conséquences de santé désignées majoritairement dans les campagnes de prévention.

Evidemment, quand on fait une campagne de prévention, il faut aussi choisir l’orientation du message. Est-ce qu’on va souligner les conséquences positives de l’adoption des comportements préventifs, par exemple : vous serez en bonne santé si vous mangez des fruits et légumes, si vous adoptez les bons comportements. Ou doit-on insister sur les conséquences négatives de ne pas adopter les comportements préventifs : vous mangez trop d’aliments gras, cela peut nuire à votre santé…?

Les recherches en marketing social – il existe une large littérature sur le sujet – montrent l’intérêt de présenter les conséquences négatives des comportements à risques. Cela va toucher davantage les populations concernées. Cependant, s’il est assez facile de parler des conséquences négatives de la cigarette, parler des conséquences sociales négatives de l’obésité est beaucoup plus compliqué, à cause du risque très important de stigmatisation de la personne obèse, qui n’est pas notre objectif.

Pour cette raison, nous proposons que les conséquences sociales de l’obésité soient présentées de façon positive : par exemple on soulignera les conséquences positives d’une bonne alimentation en termes d’intégration, de bien-être. Nous ne l’avons pas fait dans cette recherche, mais cela pourrait rejoindre la notion de plaisir évoquée tout à l’heure.

D’un point de vue théorique basé sur des recherches en marketing social, nous pensons que l’argumentaire santé sera plus efficace s’il souligne les conséquences négatives d’une mauvaise alimentation, parce qu’on augmente la perception de risques.

Nous avons testé cela par une expérimentation sur le terrain auprès de 797 adolescents de lycées et collèges en zones d’éducation prioritaires en région grenobloise. Notre objectif était de toucher les populations qui font face aux inégalités sociales. Ils ont été exposés de façon aléatoire à l’une des publicités de prévention créées exclusivement pour cette étude. Il y en avait quatre.

Nous avions une publicité santé et promotion : « bonne forme, pleine forme, pour ta santé, mange sain, c’est plus malin ». Cela correspond à l’approche qui était la plus utilisée dans la majorité des campagnes de prévention au moment où nous avons mené cette recherche.

Prévention : « trop de formes, pas en forme, pour éviter des maladies, mange sain, c’est plus malin ».

Ensuite, social, promotion : « repas équilibrés, amis à volonté, pour être cool, mange sain, c’est plus malin ».

Et social prévention, qu’il fallait inclure pour avoir un plan expérimental factoriel complet, pour des questions d’analyse : « repas déséquilibrés, moqueries assurées, pour éviter d’être isolé, mange sain, c’est plus malin ».

Nous ne nous attendions pas à ce que cette dernière campagne soit la plus efficace, mais il était nécessaire de la tester.

Nous avons pris plusieurs mesures pour éviter le risque de stigmatisation lors de l’expérimentation elle-même. Chaque adolescent a été exposé aux stimuli de façon isolée. Ils n’ont pas pu les commenter entre eux. Comme ils étaient assignés de façon aléatoire à l’une des différentes publicités testées, cela n’a pas posé de problème de stigmatisation dans les débriefings qui ont suivi.

Chaque adolescent a reçu une brochure contenant huit publicités en taille A4 : l’une des publicités cibles, et des publicités de remplissage présentées avec pour objectif de reproduire un contexte d’exposition publicitaire normal. Quand on évalue une publicité, et qu’on est uniquement concentré sur elle, on n’est pas dans le contexte normal. Le message préventif doit être inséré au milieu de publicités qui vont nous intéresser, par exemple la Game Boy ou les baskets, ou dans d’autres qui vont moins nous intéresser comme des horaires de tramway ou des publicités pour le recyclage.

Nous savons aussi qu’il faut la montrer plusieurs fois pour avoir un effet. La publicité cible a donc été présentée deux fois. Chaque participant n’a été exposé qu’à une seule publicité cible.

Ensuite, les adolescents ont répondu à un questionnaire, dans lequel ils devaient choisir un petit cadeau de remerciement pour leur participation à l’étude. Ils avaient le choix entre deux types de goûter : une barre chocolatée et un goûter plus sain, une barre céréalière. Nous avions testé ces options parmi la population cible auparavant.

Nous avons également mesuré les intentions de comportement liées aux publicités visualisées, c’est-à-dire l’intention de surveiller ce que l’on mange. Nous avons pris toutes les mesures classiques en expérimentation pour éviter les effets de demandes.

Qu’en est-il des résultats ? Intéressons-nous tout d’abord au résultat sur le choix du goûter. 65 % des adolescents exposés à l’argument social ont choisi la barre céréalière, alors que seuls 55 % de ceux exposés à l’argument santé ont fait le même choix. Nous n’avons pas eu d’effets par rapport à l’orientation des posters, le négatif ou le positif n’a pas entraîné de différences sur les choix, et nous voyons que l’argument social a amené les adolescents à faire des choix alimentaires plus sains que l’argument santé, parce qu’il parle d’une préoccupation qui est plus proche des adolescents, population cible.

Nous savons que ce n’est pas suffisant pour changer les comportements alimentaires.

C’’est une mesure à court terme. Il faut aussi s’intéresser aux intentions de surveillance alimentaire à plus long terme. L’effet du type d’argument dépend de l’orientation du message.

L’argument santé n’a influencé positivement les intentions de surveillance du poids que lorsqu’il a utilisé une orientation de prévention, en soulignant les risques d’une alimentation déséquilibrée.

L’argument social a été très efficace avec les deux orientations, même si l’orientation promotion est la seule qui permette de ne pas stigmatiser.

Les résultats de cette recherche montrent que l’argument social va influencer positivement les comportements alimentaires, indépendamment de l’orientation, même s’il n’est pertinent qu’avec une orientation promotion.

L’argument santé ne va pas influencer le comportement alimentaire immédiat, et influence les intentions uniquement quand les conséquences négatives d’une mauvaise alimentation sont soulignées.

Cette étude a bien sûr des limites. Elle a été menée dans une zone d’éducation prioritaire pour toucher les populations concernées par l’obésité, mais en fait nous avons très peu de participants vraiment obèses ou en fort surpoids dans l’échantillon. A nouveau, la question de l’argument social doit être maniée avec beaucoup d’attention.

Ces résultats, et la deuxième étude que je vais vous présenter, montrent l’importance de mesurer l’effet des campagnes de prévention en termes de comportement alimentaire et pas seulement en termes d’appréciation du message. Même dans cette étude, l’argument santé est celui qui est le plus apprécié des adolescents, mais il n’est pas celui qui va les influencer le plus et qui va être le plus efficace vis-à-vis des objectifs finaux de la campagne.

Cette deuxième étude s’intéresse aux effets inattendus des messages sanitaires de prévention de l’obésité. Elle a été menée avec ma collègue de Grenoble Ecole de Management, Caroline Cuny, et a été financée par notre budget de recherche de l’école de commerce de Grenoble.

Nous nous intéressons aux effets inattendus des messages sanitaires de prévention de l’obésité placés sur les publicités alimentaires.

Nous sommes tous très familiers de ces différents messages. Depuis 2007, les industries agro-alimentaires doivent afficher sur 7 % du volume de leurs publicités quatre types de messages de prévention de l’obésité. Par exemple : « pour votre santé, mangez au moins cinq fruits et légumes par jour », ou « pour votre santé, évitez de manger trop gras, trop sucré, trop salé », « pratiquez une activité physique régulière » ou « évitez de grignoter entre les repas ».

Face à la réalité du lien entre l’exposition aux publicités alimentaires et l’obésité, il est important de rappeler le contexte de la création de ces messages sanitaires. C’était à un moment où il était question d’interdire la publicité pour les produits alimentaires ciblant les enfants. Ces messages sanitaires sont un compromis qui a été trouvé pour ne pas interdire la publicité vis-à-vis de cette cible.

Les résultats sont-ils efficaces ? Après leur lancement, des enquêtes ont été menées par l’INPES, qui montrent une appréciation globale positive. Appels spontanés relativement élevés, des messages jugés clairs, faciles à comprendre, utiles et crédibles.

Mais pourquoi nous sommes-nous intéressés à cette question précise ? Des recherches récentes en psychologie de la consommation suggèrent que lorsqu’on présente une justification pour la consommation d’un produit hédonique, un produit que l’on achète pour se faire plaisir, cette justification peut augmenter la consommation du produit.

Que se passe-t-il quand on présente un produit alimentaire hédonique et en même temps la solution pour éviter les côtés négatifs de sa consommation ?

Quand nous consommons des produits pour nous faire plaisir, nous pouvons imaginer des produits de luxe. Par exemple, on hésite entre une montre très chère et une montre peu chère. Toutes les deux vont nous fournir la même information, elles vont nous donner l’heure. Par contre, si je choisis l’option la plus chère, il va falloir que je justifie. J’ai bien travaillé cette année, je la mérite. Plusieurs études sur les comportements des consommateurs montrent que pour acquérir quelque chose qui a une dimension plaisir hédonique très forte, nous avons besoin de nous justifier.

Pourquoi ? Parce que de la culpabilité est associée à la consommation hédonique. Mais si un effort y est associé, j’acquiers le droit de me faire plaisir. Il est donc beaucoup plus facile de consommer des produits plaisir quand la situation facilite la justification.

Face à ces constats de la littérature, les différents messages sanitaires lancés représentaient pour nous une justification pour la consommation hédonique. Je pratique une activité physique régulière, je peux consommer le produit qui est présenté dans la publicité.

Nous avons imaginé que la perception d’un produit hédonique était plus positive quand il était visualisé avec le message sanitaire de prévention de l’obésité que lorsqu’il était visualisé sans. Cependant, dans la littérature sur les comportements du consommateur, on voit que ces effets ne sont pas toujours explicites. D’où l’intérêt de mesurer l’attitude envers les produits, les comportements alimentaires, mais aussi les réponses implicites, c’est-à-dire le degré d’association du produit avec des concepts sémantiques positifs et négatifs en mémoire.

Nous avons mené une expérimentation en laboratoire pour évaluer cette question. Les participants ont été exposés de façon aléatoire à un produit hédonique, un Big Mac de McDonald’s, avec ou sans message sanitaire. Nous avons choisi un produit connu et apprécié des jeunes, qui étaient la cible ici, et un message sanitaire. Ils ont fait un test implicite avec mesure des associations sémantiques et répondu à un questionnaire dans lequel ils indiquaient quel cadeau ils préféraient pour leur participation à l’étude. Ils avaient le choix entre un bon d’achat McDonald’s pour un sachet de fruits à croquer ou pour un Sunday (une crème glacéee).

Voici les résultats en termes de comportement alimentaire pour le choix entre le sachet de fruits à croquer et la crème glacée : 131 étudiants universitaires ont participé à cette étude ; 82 % des participants ayant vu la publicité avec le message sanitaire ont choisi le Sunday, alors qu’uniquement 65 % de ceux qui ont vu la publicité sans le message sanitaire ont fait ce même choix. Ces résultats sont en accord avec les résultats sur les mesures implicites.

La présence du message sanitaire diminue l’association implicite avec les concepts négatifs testés. Cela diminue aussi l’estimation de calories du produit. Nous avons demandé aux participants d’estimer le nombre de calories dans le Big Mac. Ceux qui ont vu le Big Mac avec le message sanitaire pensent qu’il contient 503 calories, alors que ceux qui l’ont vu sans pensent qu’il contient 646 calories. Dans la psychologie de la consommation alimentaire, l’estimation calorique est considérée comme une mesure de la perception du caractère sain du produit.

Cette étude montre que le message sanitaire n’a pas d’impact sur les attitudes explicites par rapport aux produits, mais qu’il influence les comportements. L’absence de message augmente le choix du dessert le plus sain. La présence du message diminue les associations négatives du produit annoncé avec les concepts négatifs. Du coup, nous avons ici un effet a priori contraire à celui désiré, puisqu’il constitue une justification à la consommation hédonique.

Bien sûr, cette étude a ses limites. La taille et la composition de l’échantillon d’abord. Ensuite c’est une étude menée en laboratoire, avec un échantillon d’étudiants universitaires. Cela nous empêche de généraliser ces résultats. Il faudra mener d’autres recherches avec un échantillon plus important. Le mécanisme sous-jacent à ces effets reste à étudier.

Les stratégies de prévention étudiées induisent des effets inattendus et parfois contre-productifs. Je reconnais que ces mesures sont mises en place avec les meilleures intentions. Cependant, quand on pense la prévention, il faut prendre en compte la recherche en psychologie. Il existe aujourd’hui une large littérature en psychologie, mais aussi en nutrition ou en santé publique, qui montre que les différentes stratégies de prévention peuvent avoir des effets contraires à ceux initialement visés, que l’on va appeler  effets boomerang,  rebond, etc.

Compte tenu de l’importance de l’enjeu, et de la difficulté de changer les comportements alimentaires, souvent ancrés dans des habitudes établies dès le plus jeune âge, une vraie politique de prévention des maladies métaboliques et cardiovasculaires doit pouvoir tester au préalable les différentes stratégies proposées, afin d’adopter les plus susceptibles d’avoir une réelle efficacité.