Palais Bourbon – Salle Colbert – 28 novembre 2013

C’est un véritable plaisir de découvrir les expériences et les réflexions françaises sur la prévention ici aujourd’hui avec vous.

Je vais vous parler de la réussite finlandaise dans le domaine de la prévention. Il s’agit en premier lieu du projet Carélie du Nord qui a ouvert le chemin à nos politiques nationales de prévention, et qui est devenu aussi une référence internationale bien connue.

Mais pourquoi cet intérêt international pour un projet qui, au début, ne concernait qu’une région de moins de 200 000 habitants, quelque part, loin, dans une périphérie lointaine, dans l’Est de la Finlande, dans un pays qui lui-même ne présentait pas peut-être plus d’intérêt que cela ? Au niveau mondial, le projet Carélie du Nord est le premier qui a cherché et qui a aussi réussi à changer radicalement les mauvais modes de vie de toute une population. Le projet fut lancé dès 1972, en collaboration étroite avec les communautés américaine et finlandaise, avec des médecins et des spécialistes des comportements humains, et aussi avec l’Organisation Mondiale de la Santé, dont les deux programmes majeurs sur la prévention les très fameux CINDI et le CCCP s’en sont inspirés largement par la suite.

En fait, la Finlande et notamment la région de la Carélie du nord, avait le taux de mortalité dû aux maladies cardio-vasculaires le plus élevé du monde, à la fin des années 60. La situation était catastrophique. Il y avait de quoi s’inquiéter. Grâce à ce projet et grâce notamment aux changements comportementaux, cette mortalité et notamment celle due aux maladies coronariennes a diminué de 85 % dans la région en trente ans, et l’espérance de vie moyenne s’est prolongée de dix ans.

Qu’a-t-on fait pour obtenir ces résultats presque incroyables ? On s’est attaqué systématiquement aux conséquences induites par des modes de vie et des comportements,  cause principale des maladies cardio-vasculaires ; à savoir premièrement un taux de cholestérol élevé, et deuxièmement une pression sanguine élevée, qui résultent avant tout des mauvaises habitudes nutritives, du tabagisme, du manque d’activité physique, de l’alcool et du stress. Par ailleurs, les mêmes causes exposent aussi à beaucoup d’autres maladies. Ces attaques systématiques ont fonctionné. On a réussi à assainir les mauvaises habitudes, au moins en partie. Premièrement, le taux de cholestérol moyen a baissé de plus de 20 % dans la région. Deuxièmement, si plus de la moitié des hommes fumaient encore au début des années 70, aujourd’hui ils sont moins d’un tiers. Troisièmement, la consommation de graisses saturées a diminué : avant, 80 % de la population en utilisait de manière régulière, aujourd’hui, seulement 5 % en utilisent. Globalement, on consomme 38 % moins de graisses qu’avant. Les fruits et les légumes ont fait leur apparition dans la nourriture régionale. Avant, ils étaient peu introduits. La consommation de sel a diminué. Les activités sportives sont devenues une routine.

Comment les Finlandais y sont-ils concrètement arrivés ? Par quelle sorte d’intervention miraculeuse ? me demanderez-vous peut-être. La réponse : par des centaines, par des milliers d’actions déterminées et bien planifiées. Ces actions ont été organisées autour de cinq volets, dont la cible était la communauté tout entière, c’est-à-dire les comportements en groupe, et donc pas seulement les individus plus fragiles ni les plus disposés aux risques de santé. On a cherché un soutien de groupe, une action par groupe.

Les cinq volets étaient :

  • Premier volet : une coopération étroite avec les professionnels de santé, c’est-à-dire les médecins, infirmières. On les a écoutés et entendus. On a profité de leurs connaissances. Et surtout, on a intégré les mesures préventives de manière systématique dans leurs pratiques et routine quotidiennes. Par exemple, ils ont commencé à mesurer la pression sanguine de leurs patients de manière systématique. Ils ont discuté de leurs modes de vie. Ils les ont conseillés et dirigés vers des modes de vie plus sains.
  • Bien entendu, pour y parvenir il a aussi fallu former ces médecins et ces infirmières de manière systématique. En Finlande, c’est probablement plus facile que dans certains autres pays car les professionnels de la santé sont souvent fonctionnaires municipaux et travaillent principalement dans les centres de santé publique. Les circulaires et les instructions des autorités publiques y sont suivies et respectées avec le plus grand sérieux. C’était important d’utiliser les infrastructures existantes au lieu de réorganiser les services. Cela a permis d’ailleurs de maîtriser le coût de ce projet et de cette nouvelle politique réformatrice.
  • Deuxième volet : on a largement distribué aux citoyens de l’information sur les risques liés au mode de vie. Des séminaires, des formations destinés aussi bien aux citoyens qu’aux journalistes ont été organisés. Des experts et des journalistes spécialisés ont publié des centaines d’articles. Les autorités ont rédigé des brochures. Des émissions de télévision ont été tournées. Il y a eu effectivement une véritable prise de conscience des mauvaises habitudes. Cela a été facilité par le fait que les Finlandais sont ceux qui lisent le plus dans le monde et croient aussi dans ce que les autorités leur racontent.  Donc le projeta très vite été connu : il est devenu un projet commun de toute la population. Et aussi un projet complètement transparent pour le citoyen. On a suivi très activement sa progression par l’intermédiaire des médias.
  • Troisième volet : on est allés concrètement à la rencontre des gens. Des centaines de rencontres, de campagnes, se sont déroulées là où les gens passent vraiment du temps, dans les centres commerciaux, sur les lieux d’événements sportifs, au cinéma. Et l’on a aussi visité les lieux de travail de manière systématique.
  • Quatrième volet : on a travaillé en partenariat avec l’industrie agroalimentaire et les marchands, pour la production et la vente de nourriture plus saine. Il n’y avait pas d’agressivité ni d’accusation de la part des autorités ni des médecins, mais au contraire une bonne coopération. On s’est compris mutuellement. On a créé de nouveaux produits, plus sains, qui ont été subventionnés -notamment dans les années 70 et 80. On ne faisait pas partie du marché commun, c’était sans doute plus facilement faisable qu’aujourd’hui. On a créé avec ces nouveaux produits de nouveaux profits pour l’industrie.
  • Cinquième volet : on a bien préparé l’action avant d’agir concrètement. On a pris connaissance du terrain, des faits, des comportements humains, des modes de vie et on a fusionné ces connaissances avec les théories que l’on avait à l’époque dans les domaines de la médecine et des comportements humains. Il n’y a pas eu d’improvisation. Par contre, il y avait beaucoup de flexibilité parce que l’on savait à l’avance que tout ne pourrait pas marcher comme prévu. On a réorienté le projet en fonction des résultats. On savait qu’il y aurait des surprises.Dès le début, ce projet fut également détaché de toute logique politique partisane. Ce fut un projet commun dans l’intérêt de tous. Il se basait solidement sur l’expertise scientifique.La Finlande est aujourd’hui l’un des pays où la politique de la santé se base essentiellement sur la prévention, qui représente 7 % des dépenses de la santé alors que la moyenne de l’OCDE est de 3 %. En Finlande, la prévention est considérée comme un véritable investissement, aussi bien pour notre économie que pour notre bien-être. Le résultat de la prévention est : moins de besoins en soins, moins de besoins en médicaments, augmentation de la productivité, moins d’absence au travail, moins d’invalidité, etc.

Bien sûr il reste encore plusieurs défis à surmonter, beaucoup à faire aussi en Finlande mais la lutte continue. Les résultats obtenus très vite par ce projet ont prouvé que cette sorte d’intervention marche bien, même s’il est vrai que l’apparition de nouveaux traitements et soins cardio-vasculaires explique aussi, au moins en partie, la baisse de la mortalité cardio-vasculaire très importante, notamment au début des années 80.

Ces méthodes ont été très vite appliquées dans d’autres régions finlandaises et le mode de fonctionnement de ce projet a été intégré dans nos lois sur la santé. Comme je l’ai déjà dit, l’OMS a pris ce projet pour un modèle clé en la matière. Plusieurs pays l’ont suivi depuis.